Objectif Pole Sud
Emmener un voilier là où presque aucun bateau n’a pointé l'étrave, en solitaire, dans un des environnements les plus hostiles de la planète. Observer, mesurer, raconter. Et accepter que la mer ait le dernier mot.
Odyssey of Aion n’est pas qu’un projet de “record”. C’est un voyage au long cours vers le Sud extrême, à la croisée de la science, de l’exploration polaire et du cinéma.
Pourquoi « Aion » ? Pourquoi « Arion » ?
Le nom d’une expédition n’est jamais anodin. Il raconte déjà quelque chose de sa trajectoire. Dans la mythologie grecque, Aion représente le temps long, profond, celui qui dépasse les vies humaines, les saisons, les cycles politiques. C’est le temps des glaces, des océans, des mouvements lents de la planète.
Naviguer vers l’Antarctique, c’est accepter d’entrer dans ce temps-là : celui où l’on attend des fenêtres météo, où l’on recule quand la glace se referme, où l’on sait que tout pourra se jouer sur quelques jours après des années de préparation.
Le voilier s’appelle ARION. Dans les récits antiques, Arion est une monture hors du commun, sauvée contre toute attente, capable de traverser des situations impossibles. Aion pour le temps. Arion pour l’outil. L’expédition est la rencontre des deux : un bateau d’aluminium, un marin, et une relation au long cours avec l’océan Austral.
Une idée qui revient, jusqu’au jour où l’on cesse de la repousser
Il y a des questions qui se présentent d’abord comme une fantaisie. *Et si on allait voir plus au sud ?* On les repousse, on les range dans la case “trop fou”, “trop cher”, “trop dangereux”. Puis elles reviennent, encore et encore, jusqu’au jour où elles cessent d’être une question et deviennent un projet.
Pour moi, ce point de bascule s’est produit en regardant les cartes de l’océan Austral, au sud du 60ᵉ parallèle, là où les routes commerciales disparaissent, où les traces humaines se raréfient. Il y avait là un espace encore presque vide pour un voilier, surtout en solitaire.
L’idée n’était pas de “jouer au héros”, ni de concurrencer les navires d’expédition. Elle était plus simple que ça : prendre un bateau adapté, y installer une petite station scientifique, et voir jusqu’où la mer, la glace et la météo accepteraient de nous laisser passer.
Amundsen, Shackleton… et la réalité de ce continent
Quand on prononce “Antarctique”, deux noms remontent immédiatement à la surface : Amundsen et Shackleton. Ils évoquent la glace, les traîneaux, le froid, les longues marches sur un plateau désert. Mais on oublie souvent un détail essentiel : le pôle Sud n’est pas au bord de l’eau. Il se trouve à plus de 1300 kilomètres de la côte.
Amundsen et Scott ne sont pas “allés au pôle en bateau”. Ils ont embarqué des équipes entières, des chiens, des tonnes de matériel. Ils ont bâti des camps, installé des dépôts, avancé par étapes jusqu’au cœur du continent. Shackleton, lui, n’a jamais atteint son objectif, mais a laissé l’un des plus grands récits de survie de l’histoire.
Mon projet n’a rien à voir avec ces traversées à pied. Je ne prétends pas marcher vers le pôle. Je navigue sur une autre frontière : celle du Sud maritime, là où la mer, la glace et le vent se partagent encore le pouvoir.
Même avec des cartes satellites, un GPS et des moyens de communication modernes, le défi reste entier. Il n’y a pas de CROSS en Antarctique. Pas de remorqueur qui vient chercher un voilier coincé dans la glace.
Lire les couloirs d’eau dans la banquise
L’Antarctique moderne se lit aussi depuis l’orbite. Les satellites dévoilent les polynies, les leads, les zones de compression, les couloirs d’eau libre qui se dessinent au milieu de la glace. D’année en année, certains de ces couloirs s’enfoncent plus au sud que ce que l’on imaginait possible.
En janvier 2023, le brise-glace italien Laura Bassi a ainsi atteint une latitude record, porté par une ouverture exceptionnelle. Un navire massif, une coque renforcée, un équipage complet, des scientifiques à bord.
Un voilier de 14 mètres, en aluminium, en solitaire, n’a évidemment ni les moyens ni la vocation d’imiter ce type de mission. Mais si, une année, une ouverture s’amorce à nouveau dans la même zone, même s’en approcher à 100 kilomètres serait déjà un exploit.
L’idée n’est pas de se mesurer aux brise-glaces, mais d’explorer jusqu’où un petit bateau bien préparé, utilisé avec prudence, peut accompagner ce mouvement de la glace.
Un fil de route du Nord au Sud extrême
Le départ se fera au large, loin déjà de la routine. D’abord des essais et des corrections, puis une route vers le sud : Las Palmas, Cap-Vert, transatlantique, Ushuaia. Chaque segment sert à éprouver les choix techniques, à valider les systèmes, à apprendre à vivre avec le bateau tel qu’il sera dans le Sud.
La Patagonie sera une première mise en condition : fjords, mouillages, coups de vent violents. Ensuite viendra le passage du Drake, cette zone de mer que tous les marins respectent. En solitaire, le Drake n’est jamais une formalité. C’est une porte qui ne s’ouvre que si l’analyse, la météo et l’état du bateau sont alignés.
Une fois la péninsule atteinte, la stratégie devient simple et exigeante à la fois : avancer vers le sud en s’appuyant sur une série d’abris identifiés — baies, criques, zones de repli — espacés d’environ 50 milles. Si la glace se referme, si la météo bascule, l’option d’un hivernage d’un an dans l’un de ces abris est prévue dès le départ. C’est un défi dans le défi, mais c’est aussi une façon responsable de concevoir une telle expédition.
Un record envisagé, jamais proclamé d’avance
L’ambition est claire, mais reste formulée avec prudence : tenter d’emmener ARION plus au sud qu’aucun voilier en solitaire ne l’a fait jusqu’ici, sans jamais forcer la glace. La réussite ne se décrète pas. Elle dépend du vent, des courants, des mouvements de la banquise, des humeurs d’un océan qui ne fait aucun cadeau.
Je ne peux pas annoncer que j’atteindrai telle latitude ou que je rivaliserai avec telle ou telle position de brise-glace. Ce serait irresponsable. Ce que je peux dire en revanche, c’est que tout, depuis trois ans, est pensé pour que, le jour où une fenêtre s’ouvrira, le bateau et le marin soient prêts à la saisir.
Si la mer se ferme, je reculerai. Si elle s’ouvre plus au sud que tout ce qu’un voilier solo a tenté, alors ARION tentera d’y glisser sa coque. Le record, s’il venait, ne serait pas une revendication, mais une conséquence.
Transformer un voilier en station polaire mobile
ARION n’est ni un laboratoire flottant high-tech, ni un yacht de démonstration. C’est un dériveur lesté en aluminium, épaissi, simplifié, renforcé, pensé pour être réparable au bout du monde. Isolation, chauffage redondant, énergie répartie entre solaire, alternateurs, éventuellement groupe, électronique réduite au nécessaire, postes scientifiques dédiés : tout est conçu pour fonctionner longtemps, loin de tout port.
À bord, une cabine est transformée en mini-station scientifique. C’est là que naît le AION Data Hub : météo locale, glace, énergie, océanographie, faune, incidents techniques, tout est consigné, horodaté, structuré. Les données seront transmises, quand l’énergie et la météo le permettront, via Starlink Ocean, vers la terre.
L’expédition devient alors plus qu’un trajet : un retour d’expérience complet sur ce que signifie faire vivre un voilier et un humain en autonomie dans ces conditions.
Mesurer, mais aussi raconter ce que cela coûte
L’expédition produira trois types de matière :
Des données scientifiques d’abord : météo fine, glace, océan, énergie, faune, acoustique, vie du bateau. Elles alimenteront le AION Data Hub, à destination des chercheurs, des écoles d’ingénieurs, des partenaires techniques.
Un retour d’expérience technique ensuite : comment un voilier alu de 14 mètres encaisse-t-il un hivernage possible dans le pack ? Comment fonctionne un micro-réseau autonome dans ces latitudes ? Quels incidents, quelles solutions, quelles décisions ?
Enfin, un récit documentaire : images embarquées, sons de la glace qui travaille, voix enregistrées dans la nuit, fatigue, doutes, décisions. Non pas pour fabriquer une énième aventure romancée, mais pour montrer, sans filtre, ce que représente réellement une tentative de ce type.
Pourquoi aller là où presque personne ne va ?
On pourrait se contenter de dire : “parce qu’il reste des blancs sur la carte”. Mais ce serait trop simple. Ce qui attire vers ces latitudes, ce n’est pas seulement le vide. C’est la possibilité d’expérimenter un rapport au monde où tout ce que l’on fait a un poids réel : chaque mille parcouru, chaque décision, chaque fenêtre saisie ou laissée passer.
Partir seul vers l’Antarctique, ce n’est pas chercher un exploit gratuit. C’est accepter que la réussite n’est pas garantie, que le demi-tour est une option honorable, que l’ego n’a pas sa place à bord.
Si un jour, une fenêtre glaciaire et météo permet à ARION de descendre plus au sud que tout voilier en solitaire avant lui, l’histoire retiendra peut-être une coordonnée. Moi, je retiendrai surtout ce qu’il aura fallu mettre en œuvre pour arriver jusque-là : des années de préparation, des choix assumés, une grande part de doute, et un respect total pour une mer qui ne fait aucun compromis.